Couloirs humanitaires : Sant’Egidio dresse un premier bilan

20 décembre 2019

Porté par la Communauté Sant’Egidio, le dispositif de solidarité international se développe en Europe. Une première évaluation des couloirs humanitaires a récemment eu lieu à Bruxelles. S’il ne s’agit que d’une goutte d’eau dans l’océan, François Delooz est persuadé qu’ensemble « on peut soulever des montagnes. Entretien (voir l’article sur le site de Cathobel).

Au cours des cinq dernières années, des milliers de migrants ayant fui leur pays en guerre sont arrivés en Europe. Le « vieux continent » est confronté à une crise des réfugiés sans précédent. Mais on voit bien que la vieille Europe peine à mettre sur les rails des politiques cohérentes et humaines dans le domaine migratoire. Dans ce contexte, la mise en place de couloirs humanitaires peut être une planche de salut. Ils contribuent à alléger la souffrance de millions de personnes désespérées. Depuis leur mise en place et leur prise en charge financière par différents cultes (grâce au soutien de donateurs privés), plus de 2.500 réfugiés vulnérables (Syriens, Erythréens, Afghans…) ont été accueillis en Italie, en France et en Belgique.
Ces couloirs humanitaires, exemple original de parrainage privé pour les migrants, sont nés d’un sentiment de révolte face aux morts absurdes en mer, alors que les conditions d’un accès légal des réfugiés au territoire européen existent. L’objectif du visa humanitaire est d’empêcher le trafic d’êtres humains. La sélection se fait sur base de critères de vulnérabilité. Plusieurs associations prennent également en charge les formalités administratives. L’initiative repose sur des accords écrits et signés par la Communauté de Sant’Egidio avec d’autres partenaires et des autorités publiques de pays européens.
Deux ans après le lancement de ces couloirs, Sant’Egidio a présenté, à Bruxelles, une première évaluation de son initiative en présence des députés européens Laura Ferrara (Mouvement 5 étoiles, IT), Kris Peeters (EPP, B) et Philippe Lamberts (Verts/ALE, B) et du DG Affaires intérieures et Migration, Michael Shotter.
Pour Cathobel, François Delooz, responsable de la Communauté de Sant’Egidio à Liège, dresse un premier bilan de l’opération.

Pouvez-vous rappeler l’objectif de cette initiative européenne?

Le projet, financé par la Commission européenne, a été porté et mis en œuvre par Sant’Egidio, la Communauté pape Jean XXIII et les Salésiens. En réponse à la grande détresse des réfugiés confinés dans des camps de fortune, nous voulons montrer que les couloirs humanitaires sont indispensables et devraient être répliquées dans d’autres pays. D’autres pays pourraient suivre l’exemple de l’Italie, de la France, d’Andorre et de la Belgique en délivrant des visas humanitaires. Il ne s’agit pas d’un visa Schengen: il est uniquement valable dans le pays qui délivre le visa. Ce qui signifie que les réfugiés ne peuvent pas circuler dans les autres Etats-membres, ils sont accueillis dans un seul pays.

Quel est le rôle concret des Églises et des associations œcuméniques participantes dans l’accueil et l’accompagnement?

Plusieurs organisations partenaires se chargent d’accueillir les réfugiés qui seront intégrés dans la société. Le rôle des Églises et des associations implique aussi de nombreux partenaires non-confessionnels. Les couloirs humanitaires, créés en Italie par Sant’Egidio et les Églises Évangéliques italiennes, sont un projet œcuménique. En Belgique, le projet est porté par Sant’Egidio. Nous avons obtenu le soutien de tous les cultes reconnus. Nous travaillons ensemble, dans les pays de transit comme dans le pays d’accueil. Chaque Église mobilise son réseau et de nombreuses communautés locales, paroisses, associations (confessionnelles ou non) sont investies dans le projet à tous les niveaux.

Que sont devenus les Syriens accueillis dans notre pays?

150 Syriens ont été accueillis en 2018 en Belgique. Il s’agit notamment de personnes vulnérables, malades, des familles avec des enfants en bas âge, des chrétiens mais aussi des personnes d’autres religions. Les évêques de Belgique s’étaient engagés à prendre en charge cent personnes, soit environ dix personnes par diocèse, réparties au sud et au nord du pays. Caritas s’est occupé des aspects logistiques. Les autres cultes se sont occupés des cinquante autres réfugiés. Sant’Egidio a pris pour son compte quelques personnes à Liège aussi. Il est évident que les demandes de personnes en détresse dans les camps sont nombreuses. Mais 150 personnes, ce sont 150 vies sauvées, c’est peu et beaucoup à la fois ! Une goutte d’eau dans l’océan de la misère humaine, mais si on s’y met tous ensemble, cela fait beaucoup !

C’est un vrai défi de réussir à intégrer ces réfugiés dans la société?

Les personnes accueillies en Belgique ont toutes obtenu le statut de réfugié ou bénéficient de la protection subsidiaire, une protection liée à l’état de guerre du pays d’origine. Ce statut leur donne le droit de percevoir des allocations familiales. Munies d’un permis de travail, elles sont accompagnées sur le marché du travail et on essaie de leur trouver un job. Les enfants apprennent le français ou le néerlandais. Cela va vite pour eux. Avec les adultes c’est un peu plus difficile, mais ils sont motivés et bien encadrés. En Flandre, certains ont trouvé un travail, ce qui leur donne une perspective évidemment.

Etes-vous optimiste pour la suite?

Oui, la France vient de conclure un nouveau projet alors qu’elle avait déjà accueilli 500 réfugiés précédemment. En Allemagne et en Espagne, cela devrait aussi bouger dans le bon sens. En Belgique, c’est le calme plat car le gouvernement fédéral est en affaires courantes.
Au niveau européen, la Commission souhaite une politique d’accueil des migrants ambitieuse, mais concrètement… on reste un peu sur sa faim. Il faudra juger sur pièces. Les eurodéputés que nous avions conviés ont dit clairement qu’ils souhaitent voir se développer les couloirs humanitaires dans d’autres Etats-membres. Les bonnes intentions sont bien là. Restent les actes! Il faut agir et vite.

Au Parlement européen, une majorité des deux tiers soutient le « package migration »: ils veulent une Europe ouverte sur le monde. La Commission aussi semble vouloir aller dans ce sens. Elle dispose de budgets et pourrait financer de nouveaux couloirs humanitaires. Nous attendons maintenant que le Conseil se positionne. On espère que les réfractaires ne domineront pas les débats et que les aspects humanitaires prendront le dessus.

Jacques HERMANS